À l’occasion des 50 ans des Équipes du Rosaire[1]

Fr. Manuel Rivero o. p.

 
 
Le Fr. Joseph Eyquem est passé de ce monde au Père, le 19 octobre 1990, à l’âge de 75 ans dans son couvent des Dominicains de Toulouse qu’il aimait tant. Ses obsèques furent présidées par Mgr Collini, archevêque de Toulouse, en présence d’une assemblée nombreuse de religieux, de religieuses et de laïcs qui tenaient à lui exprimer leur reconnaissance pour les efforts déployés et pour le travail accompli au service du Christ avec la bienheureuse Vierge Marie. Sa dépouille mortelle attend la résurrection de la chair au cimetière de Pouvourville (Toulouse) tandis que son âme vivante par la puissance de l’Esprit Saint loue le Seigneur et ne cesse d’intercéder pour les membres des Équipes du Rosaire.
 
 
Il était né le 17 mai 1916 à Saint-Médard-en-Jalles en Gironde. Entré dans l’Ordre de saint Dominique à Toulouse le 14 septembre 1935, il fit ses études de théologie au couvent de Saint-Maximin (Var) voué au culte de sainte Marie-Madeleine, la pécheresse devenue témoin de la miséricorde et de la résurrection de Jésus-Christ. Ordonné prêtre le 28 juin 1942, le Fr. Eyquem se consacra pendant plus de quarante ans à l’apostolat du Rosaire. 
 
Arrivé au couvent de Toulouse en 1974, j’ai eu la joie de travailler avec lui principalement comme collaborateur de son Bulletin du Rosaire. En 1976, le Fr. Eyquem me proposa d’aller à Rome pour faire la traduction simultanée français-espagnol au Congrès International du Rosaire. Ce fut une grande découverte. La prière du Rosaire était présente sur les cinq continents. Je me souviens encore de l’intervention du Fr. Aniceto Fernandez, ancien Maître de l’Ordre des prêcheurs, qui racontait comment les chrétiens des pays de l’Est, qui subissaient alors la persécution communiste, lui montraient discrètement à son passage dans la rue leur chapelet, signe de leur foi inébranlable dans les épreuves. Le Fr. Aniceto avait répondu aussi avec sa sagesse de paysan castillan à ceux qui proposaient d’abandonner le Rosaire pour de nouvelles prières : « Personne ne jette ses vieux souliers tant qu’il n’en a pas d’autres. » 
 
Vocation missionnaire 
 
Le Fr. Eyquem avait une vocation missionnaire. Aussi s’en était-il ouvert en 1951 au Prieur Provincial de l’époque, le Fr. Marie-Joseph Nicolas, dans l’espoir de rejoindre l’équipe de prêtres-ouvriers que le Fr. Loew avait lancée à Marseille. Mais le Maître de l’Ordre lui refusa l’autorisation. La Providence avait d’autres vues sur lui. Le Fr. Eyquem vivra sa vocation missionnaire en créant les Équipes du Rosaire à partir de l’expérience du « Rosaire Vivant », dont Pauline-Marie Jaricot fut la fondatrice à Lyon en 1822. Il s’agissait d’une prière commune du Rosaire au début du mois et d’une prière personnelle et quotidienne d’un mystère du Rosaire différent chaque jour pour chacun des quinze membres du groupe. Dans une perspective universelle, le Fr. Eyquem confia, en octobre 1955, ce nouvel élan d’évangélisation à l’intercession de sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus, patronne des missions. Ainsi innovera-t-il à partir des racines profondes de l’expérience de prière de l’Église. Dans les Équipes du Rosaire il y a et la continuité et la nouveauté. Continuité de la prière du Rosaire. Nouveauté dans l’importance accordée à la Parole de Dieu et à l’apostolat des laïcs. L’intuition du Fr. Eyquem se situe bien avant le Concile Vatican II. En ce sens, nous pouvons parler de vision prophétique à l’égard de la mission que les laïcs sont appelés à exercer dans la société. Il voulut associer les baptisés au charisme missionnaire de l’Ordre des prêcheurs par la prière du Rosaire : « Ce sera la gloire de l’Ordre de saint Dominique d’avoir déclenché cette extension du laïcat, dans des limites claires, précises, traditionnelles[1] du ministère de la Parole[2]. » Les Équipes du Rosaire furent reconnues par la Commission de l’Apostolat des Laïcs de l’Épiscopat français en 1967. C’est le Fr. Aniceto Fernandez, Maître de l’Ordre des prêcheurs, qui reconnaîtra les mêmes Équipes dans une lettre datée de 1972. 
 
Le sens de l’organisation 
 
Le Fr. Eyquem avait le charisme de l’organisation. Il savait rassembler de grandes foules pour les fêtes mariales comme il le faisait avec un particulier éclat pour la fête de la Visitation aux Jacobins de Toulouse. Voici ce qu’il proclamait dans une conférence donnée en 1960 : « On croit volontiers qu’il suffira de demander moins, toujours moins, le moins possible pour avoir la chance d’être suivi. À mon avis, c’est une grave erreur. Il faut encore mettre le faible en contact avec le fort ! Il faut créer un milieu de vie où l’influence personnelle de quelques-uns puisse s’exercer sur d’autres ! Et puisqu’il s’agit de prière, il faut créer des communautés de prière. Cela, Pauline Jaricot l’avait admirablement compris. Elle n’avait pas inventé seulement la dizaine quotidienne même méditée, elle a inventé le groupe de quinze. Elle a inventé une organisation, une association, une nouvelle manière d’être ensemble. S’imaginer qu’on puisse se passer d’une organisation, c’est à mon avis une erreur foncière qui, dès le principe, voue à l’échec toute tentative d’atteindre réellement la multitude. » 
 
Ce souci d’organisation a caractérisé toute la vie apostolique du Fr. Eyquem. Tout jeune dominicain, en 1945, il avait écrit une longue lettre au Chapitre Provincial de Toulouse : « On prêche ici. On prêche là. Un tel ou un tel. N’importe qui, n’importe où. Mis à part les ministères spécialisés, ce qui surprend, c’est l’impossibilité de creuser un sillon. Les différents ministères n’ont pas été prévus pour se donner un mutuel appui. En face de nous, contre nous, l’armée puissante, régulière, des forces hostiles au christianisme exerce ses ravages. Nous menons contre elle une guerre de francs-tireurs. » 
 
Le Rosaire pour le Fr. Eyquem ne se réduisait pas à une simple dévotion. Le Rosaire, « résumé de l’Évangile », n’était rien d’autre à ses yeux qu’une manière de vivre l’Évangile dans la prière et dans les tâches quotidiennes. Le Rosaire aide ainsi le chrétien à vivre la première des béatitudes, la béatitudes des pauvres, dans tous les sens du terme : pauvreté spirituelle et pauvreté matérielle. Celui qui prie le Rosaire avec humilité est comblé de grâce. Il devient heureux du bonheur de Dieu lui-même. À la lumière de la déclaration prophétique de Jésus dans la synagogue de Nazareth (Luc 4, 16 et suivants), le Fr. Eyquem voyait dans le Rosaire une manière d’apporter la Bonne Nouvelle aux pauvres. À l’occasion d’une conférence, en 1960, il manifesta le fondement de sa spiritualité : « C’est alors que je résolus d’appliquer au Rosaire le grand principe évangélique toujours capable, j’en suis convaincu et je le sais par expérience, de sortir de toutes les impasses : aller vers le pauvre, vers le plus pauvre, vers celui qui est dans le plus grand besoin, et tout concevoir, tout organiser, tout créer en fonction de lui. Dans la perspective qui est celle du Rosaire, le plus pauvre, c’est celui qui, ayant encore un reste de foi, n’a plus assez de vitalité pour exercer sa foi, pour prier, pour fixer son regard sur l’Évangile, contenu tout entier d’abord dans la personne de Jésus-Christ. » 
 
Les nouveaux catéchumènes 
 
  
Dans la perspective du Fr. Eyquem, les Équipes du Rosaire visent la formation chrétienne des adultes. Nombreux sont les baptisés dépourvus d’initiation progressive et intelligente au mystère de la foi. Le baptême n’a pas toujours été suivi d’une explication lente et efficace de la Bible, des sacrements et des fondements de la vie chrétienne. Dans un article publié dans « Rosaire dans la Pastorale » en janvier 1971, le Fr. Eyquem écrivait : « Les Équipes du Rosaire aident les laïcs, et en particulier les responsables, à prendre conscience du niveau catéchuménal d’un grand nombre de chrétiens. Beaucoup disent : “Je crois, mais je ne pratique pas.” D’autres  pratiquent leur religion, mais on découvre avec une douloureuse surprise le peu de connaissances sur lesquelles s’appuie leur foi. Le constater, le comprendre et en souffrir, c’est donner aux responsables le désir et les moyens d’approfondir leur foi, et aider les autres à le faire également. Progressivement, et dans le cadre d’une équipe qui l’aide, le “chrétien moyen” va retrouver les sources de sa foi en Jésus-Christ et dans l’Église. »
 
 
Par ailleurs, dans un texte manuscrit daté de 1954, le Fr. Eyquem signalait déjà les défis de la nouvelle évangélisation par le Rosaire:
« 1°) Annoncer la Bonne Nouvelle aux pauvres. C’est-à-dire avoir en premier lieu la préoccupation des plus déshérités parmi les chrétiens. Donc atteindre les non-pratiquants, la masse indifférente et – avant la pratique religieuse – lui rendre la foi. Il y a un problème propre à la pastorale. Une catéchèse. Inculquer la foi à petite dose. 
2°) Utiliser à fond l’apostolat des laïcs. Utilisation qui va, à la fois, dans le sens de l’Église d’aujourd’hui, et dans la plus profonde tradition du Rosaire "prière des laïcs", "bréviaire des pauvres". Seulement, alors qu’autrefois l’accent était mis davantage sur l’aspect prière, aujourd’hui il doit être mis davantage sur l’aspect “enseignement", car le Rosaire est à la fois une prière et un "résumé de l’Évangile", un savoir. Le rôle du laïc aujourd’hui dans le Rosaire ne sera donc plus seulement de faire prier, mais de transmettre un message, d’être éducateur, d’éveiller à la foi et de fortifier dans la foi. » 
 
Ce souci de la formation biblique et doctrinale des laïcs constitue l’un des piliers des Équipes du Rosaire. Dans sa vie spirituelle, le Fr. Eyquem veillait chaque jour à se nourrir de la Parole de Dieu. Dans son bureau du couvent de Toulouse, il lisait la Bible dans sa traduction œcuménique (TOB). Il soumettait toujours les articles à publier au Fr. Leroy, qui était à l’époque le Directeur de la Revue thomiste, afin d’annoncer la foi catholique dans sa justesse théologique. Il vivait ce qu’il prêchait. Les Équipes du Rosaire ont gardé cet attachement à la Bible et à la théologie. 
 
 
Les Équipes et l’Ordre des prêcheurs
 
 
Le 1er avril 1956, Le Fr. Eyquem avait écrit ceci au maître de l'Ordre des prêcheurs : « Mais, révérendissime Père, aujourd'hui tout est bien changé ! C'est de l'Ordre lui-même que jaillit le Rosaire Vivant ! Reconnaissez-le pour un de vos fils ! Personne en dehors de l’Ordre ne songe à se l’approprier. Que l’Ordre fasse fructifier ce bien qui est à lui ! Par lui, les Frères prêcheurs, directeurs régionaux du Rosaire peuvent exercer sur un grand nombre de laïcs une influence apostolique profonde ! Qui nous empêche de donner à des chefs de "quinzaine" une formation qui leur permettra d’exercer sur les membres de leur "quinzaine" une influence réelle ? Pourquoi l’Ordre apostolique par excellence ne serait point capable de former des laïcs qui, à leur tour, seront apôtres dans des milieux déchristianisés que le clergé local lui-même ne peut atteindre ?... Il m’arrive quelquefois de penser que ce n’est peut-être pas par hasard que se développent dans la même ville, à Toulouse, berceau de l’Ordre et du Rosaire, à la fois un grand couvent d’études et, s’il plaît à Dieu et à vous, Révérendissime Père, un grand mouvement du Rosaire. Ce ne sont pas là choses disparates. Car ici on enseigne la foi, et là on la propage. Quelle aide précieuse une croisade, qui se propose d’alimenter la foi dans les âmes, peut tirer de la présence d’une importante école théologique ! » 
 
Plus tard, en 1974, il écrivit : « J’ai conçu les Équipes du Rosaire comme une branche de l’arbre du Rosaire. Cette branche mourra si elle se sépare définitivement de l’arbre. J’ai vu dans les Équipes du Rosaire une participation réelle à la mission même de l’Ordre de saint Dominique. Les Équipes du Rosaire s’étioleront si cette participation devient illusoire. » 
 
Une spiritualité du Magnificat  
 
La prière des Équipes a lieu à la maison. Le Fr. Eyquem y tenait particulièrement. Il aimait à rappeler que la Vierge Marie avait prié le Magnificat non pas au Temple de Jérusalem mais chez sa cousine Élisabeth. Les laïcs sont appelés à se sanctifier dans la vie quotidienne à l’exemple de la Mère de Dieu. La grâce de la prière du Rosaire purifie et illumine l’homme là où il vit, à la maison. Sainte Thérèse d’Avila, la grande mystique espagnole, ne disait-elle pas que « Dieu est dans les casseroles » ? 
Le Rosaire permet aux laïcs de louer Dieu et de vivre une véritable école d’oraison au cœur du monde. Une belle statue de saint Joseph, maître en oraison, égayait le bureau du Fr. Joseph Eyquem. Celui-ci priait le chapelet en marchant dans le jardin du couvent de Toulouse. Le Rosaire nous fait avancer à grands pas dans la contemplation et dans l’union profonde avec Dieu. 
 
Mettre les laïcs en avant 
 
Les Équipes du Rosaire sont un mouvement d’Église mais non pas un mouvement clérical. Le Fr. Eyquem respectait avec affection les évêques et les curés. N’avait-il pas écrit à Mgr Garrone : « L’Église, pour moi, c’est d’abord mon évêque » ? D’autre part, il déconseillait de créer des Équipes du Rosaire dans les paroisses où le curé était opposé à une telle spiritualité. Mais les Équipes ont été fondées pour les laïcs. La rencontre des Équipes avec le pape Jean-Paul II en 1984 constitua pour lui un « signe » dans ce sens : « Le jour de l’audience pontificale, le mercredi 29 mai, sur la place Saint-Pierre, je me trouvai avec mon groupe de pèlerins assez éloigné des barrières le long desquelles le pape Jean-Paul II devait passer. S’en étant aperçus, Bernadette Simon et le P. Leblanc, nouvel aumônier national, qui se trouvaient à de bonnes places avec Mme Couvreur et le P. Kopf, ancien provincial de Toulouse, vinrent me chercher. Ils tenaient absolument à ce que je sois à une place d’honneur. Je les suivis volontiers. Mais, quand la silhouette du pape se rapprocha, je vis la détresse de Céleste Vatel, fondatrice des Équipes du Rosaire dans l’Océan Indien. Elle était petite et ne voyait rien. Je lui laissai donc ma place, ainsi qu’à Mme d’Abbadie, responsable diocésaine de l’île Maurice. Je fus alors rejeté en arrière par la foule qui se pressait contre les barrières. Petit malheur, car j’étais heureux de savoir le pape si près. Mais le malheur grandit quand, sur les photos, on s’aperçut que je n’y étais pas. Bernadette Simon, le P. Leblanc, Colette Couvreur et le P. Kopf vinrent s’excuser auprès de moi, comme si les uns et les autres y étaient pour quelque chose ! Tous auraient tant voulu que nous soyions photographiés ensemble dans cette circonstance si solennelle ! Et je dois dire que, moi aussi, je l’ai alors regretté. Mais ce fut pour moi un signe : pour une bonne part, ma vocation dans les Équipes du Rosaire avait été de disparaître et de pousser les laïcs en avant, les choses étaient donc bien ainsi. » 
 
À l’heure actuelle, le bulletin « Le Rosaire en Équipe » est traduit en plusieurs langues : allemand, anglais, espagnol, malgache, portugais... Dans son travail d’apôtre, le Fr. Eyquem a connu des moments de découragement devant l’indifférence religieuse de ses contemporains. Les fruits de sa foi et de sa charité nous renvoient encore une fois au psaume 126 : « Ceux qui sèment dans les larmes moissonnent en chantant. » 


[1] Le mystère du salut tel qu’il nous est présenté dans le Rosaire.

[2] Lettre du 27 octobre 1955 au Fr. Baron, Promoteur provincial du Rosaire


[1] Ceux qui voudraient en connaître davantage sur le Fr. Eyquem peuvent commander la plaquette du Fr. Hugues-François Rovarino o.p. : « Pour une histoire des Équipes du Rosaire » à la Direction du Rosaire, 1 Impasse Lacordaire 31078 Toulouse Cedex 4.

Mis à jour ( Jeudi, 15 Avril 2010 14:25 )